
Au point de vue social, l’utilisation du vêtement permet de communiquer à autrui un certain nombre d’informations. En outre, par la vêture, l’individu cherche à communiquer son appartenance à une certaine culture et son adhésion à certaines valeurs. Chez les adolescents cela est particulièrement vrai car la vêture constitue pour eux un moyen privilégié d’expression. Elle est donc un angle d’attaque particulièrement intéressant pour mieux comprendre la manière dont se vit actuellement l’adolescence. Ce qu’on sait déjà, c’est que la frontière entre l’enfance et l’adolescence est de plus en plus mince, ce qu’on sait aussi, c’est que la sociologie peine à donner une terminologie tout à fait satisfaisante pour désigner ceux et celles qui sont d’en cet entre-deux âges. En réalité, la sociologie s’est principalement focalisée sur les lycéens laissant largement de côté les collégiens et toutes les problématiques dont ils peuvent faire l’objet. Depuis quelques temps cependant, les travaux concernant les jeunes fréquentant le collège font leur apparition.
François de Singly compte parmi les sociologues qui s’intéressent à ces jeunes. Pour lui, le passage au collège est synonyme d’émancipation, de détachement progressif mais réel de la cellule familiale. Il est un mouvement différent de l’adolescence…Il s’est en fait mis en œuvre d’un processus qui prendrait toute son ampleur par la suite. Pour désigner cet âge, il forge le concept ‘d’adonaissant’ et développe dans un ouvrage qui leur est consacré tous les traits spécifiques et distinctifs (en particulier par rapport à l’adolescence) de ces derniers. Dans l’article dont nous faisons la lecture, l’auteur souhaite mettre en évidence que « la période du collège constitue le moment privilégié de l’entrée progressive dans l’adolescence puisque les jeunes y font l’apprentissage des codes caractéristiques de cet âge de la vie » .
Pour cela elle a mené une enquête dans deux collèges de la banlieue parisienne, l’un ayant une population plutôt issue des classes moyennes et supérieures, l’autre accueillant une population plutôt issue des classes populaires. Dans les deux cas les représentants de la classe moyenne sont bien présents. L’article montre dans un premier temps que l’adoption de nouveaux codes vestimentaires témoigne de la volonté de marquer le fait qu’on grandit, dans un deuxième temps, il souligne que la logique du prestige et de la réputation est particulièrement importante pour les jeunes qui fréquentent le collège.
Apprendre à afficher sa maturité sur le plan corporel
Pour notre auteur, le collège est un lieu où l’intégration du jeune dépend du fait que ce dernier respecte ou non les codes en vigueur. D’après elle, ils y apprennent qu’au point de vue vestimentaire il est nécessaire de se distinguer de l’enfance mais aussi de l’âge adulte.
En entrant au collège, le jeune apprend qu’il doit définitivement rompre avec certaines pratiques de l’enfance. Même s’il n’est pas rare de voir encore des jeunes de 6e jouer dans la cour de récréation, ces comportements sont en général très vite abandonnés au profit d’autres formes de sociabilité. C’est d’abord à cause des moqueries et des remarques des plus grands qu’ils comprennent cette nécessité, c’est également de cette manière qu’ils comprennent la nécessité d’investir de nouveaux codes (en particulier de nouveaux codes vestimentaires). L’entrée au collège est d’ailleurs un moyen de découvrir de nouvelles manières de se présenter à l’autre. Le jeune est mis en contact avec un grand nombre de pairs aux styles vestimentaires divers et variés. Ces styles sont en général associés à une pratique sportive ou bien à des goûts culturels précis. Progressivement, le jeune apprendra à s’affirmer au travers de ces styles et parviendra à être intégré dans une communauté de pairs. C’est en regardant autour de lui que le jeune pourra identifier les bons codes, bien sur en premier lieu grâce à ses pairs mais aussi grâce aux grands frères ou grandes sœurs ou encore aux stars qu’il aime.
Au collège, le rôle du genre (féminin ou masculin) se renforce. Il s’agit par exemple pour certains garçons d’avoir les cheveux courts afin de coller au maximum à une image de virilité. Pour les filles, la féminisation du corps doit se percevoir et se traduire également au point de vue vestimentaire (petits hauts d’adolescentes, maquillage..). Cependant pour les filles, il est également nécessaire de faire l’apprentissage de la juste mesure. Autrement dit, on ne fait pas n’importe quoi pour ressembler à une femme car on risque d’avoir une mauvaise réputation. Les jeunes filles de 6e par exemple ne doivent pas venir au collège avec des hauts talons et du maquillage car elles risquent d’offenser les plus grandes et passer pour des crâneuses. Ainsi, « c’est notamment à travers les pratiques vestimentaires que les collégiens font l’apprentissage des normes régissant la construction de leur réputation et de leur prestige au sein de leur réseau social. »
L’apparence comme outil de construction du prestige et de la réputation
Par les pratiques vestimentaires, le jeune cherche non seulement à s’intégrer dans un monde nouveau, au sein d’un groupe de pairs, mais il cherche aussi à accroître son prestige et à se forger une réputation. Pour atteindre cela, il est parfois obligé de contourner les interdits parentaux et de mettre en œuvre des stratégies de parade.
En entrant au collège, la plupart des jeunes modifient leurs pratiques vestimentaires. S’ils adoptent les bons codes, ils nourrissent leur prestige et accroissent leur bonne réputation. Ils deviennent donc des personnages intéressants et valorisés sur ce qu’on pourrait appeler ‘le marché amoureux’. Bien évidemment, ceux et celles qui ne maitrisent pas bien ces codes acquièrent au contraire une réputation peu valorisante. La question de la maturation corporelle et de l’acquisition progressive du corps adolescent est également au cœur des débats. Mais elle ne se pose pas de la même manière pour les filles et pour les garçons. La formation précoce du corps adolescent chez les garçons est ainsi plus valorisante que chez les filles. Chez les filles, une maturation précoce ou une maturation tardive peuvent engendrer un décalage que les pairs prendront pour cible. Il est ainsi nécessaire de se développer de manière harmonieuse et fidèle à la norme au risque de se faire traiter de ‘planche à pain’ (pour une fille qui n’a pas encore de poitrine par exemple) ou encore de ‘Lolo Ferrari’ (pour une fille qui au contraire sera formée plus rapidement). Pour pallier un éventuel décalage par rapport à la norme, certains jeunes mettent en place des stratégies, porter des vêtements larges par exemple pour une fille qui serait déjà trop formée pour son âge. Par ailleurs, pour coller aux codes vestimentaires en vigueur, les jeunes doivent apprendre à négocier avec leurs parents qui exercent encore un large contrôle sur cette question.
Négocier avec les parents et contourner les normes parentales et scolaires
Les parents exercent encore un contrôle assez fort concernant les tenues vestimentaires adoptées par leurs enfants. La plupart des conflits portent sur l’âge auquel on a le droit de porter tel ou tel vêtement à l’exemple du port du string chez les jeunes filles. La dimension financière est également à prendre en considération particulièrement parce qu’à cet âge, l’impact des marques est assez fort. Les jeunes doivent donc apprendre à négocier, à patienter mais la plupart du temps, les parents finissent par céder. Quand ce n’est pas le cas, le jeune trouve encore des stratégies de parade, il propose par exemple de financer lui-même l’achat des vêtements ou trouve tout bonnement le moyen de se vêtir comme il lui convient en dehors du regard de ses parents.
Contrairement à la famille, l’institution scolaire n’est pas rigide sur cette question. Bien sûr, les établissements affichent à leur règlement un certain nombre de recommandations concernant la tenue vestimentaire, mais la plupart du temps, il ne s’agit que de rappeler l’obligation d’un minimum de décence et surtout l’intérêt d’opter pour une tenue pratique et appropriée aux différents apprentissages. Mais comme le précise notre auteur, « les protagonistes du monde scolaire (principaux, surveillants, enseignants) ont souvent bien du mal à imposer dans le domaine vestimentaire une définition scolaire de la situation, tant les élèves remettent en cause la légitimité de l’école à intervenir sur ce plan » .
Apprendre à se situer socialement et à situer les autres
L’apparence et le style vestimentaire sont des moyens pour les jeunes d’évaluer et de juger la position sociale de leurs pairs. La manière dont l’autre est désigné dans son style exprime également un jugement de valeur (par exemple lorsque des ‘skateurs’ nomment ceux qui écoutent du RAP des ‘cailles’ ou encore des ‘racailles’).
Pour conclure, d’après notre auteur, la question vestimentaire (et les changements que ce domaine connaît à l’adolescence) ne permet pas de dire (comme l’affirme François de Singly) qu’il existe un nouvel âge de la vie. Pour elle, « La période du collège constitue plutôt le moment de l’entrée progressive dans l’adolescence » . C’est une période où on apprend à s’affirmer au point de vue corporel, où l’apparence permet de juger les autres mais en retour, d’être jugé aussi.
